Le dépouillement

J’ai appris le dépouillement terminologique à l’université et au Bureau de la traduction, quand j’étais en stage de terminologie. Rapidement, j’ai perdu l’habitude de dépouiller les textes au contact des logiciels de traduction assistée par ordinateur. J’ai senti que le dépouillement était une perte de temps. Les logiciels de traduction assistée par ordinateur fournissent, grâce à la mémoire de traduction, une bonne partie des réponses que l’on cherche lorsque l’on dépouille un texte. On en vient à penser que cette phase de la traduction, qui était plus courante avant les ordinateurs, est plus ou moins désuète.

Je suis maintenant convaincu que le dépouillement terminologique permet de gagner du temps, de l’énergie mentale, ou les deux. Vous qui êtes habitués à vous servir d’une mémoire de traduction, vous savez que les gros termes ésotériques et complexes sont souvent les plus faciles à traduire; leur équivalent apparaît déjà dans la mémoire ou ailleurs. Au lieu de se casser la tête avec un dépouillement qui nous met en face de ses insécurités, on préfère se lancer tête baissée dans la traduction, en espérant rapidement constater que les termes difficiles seront dans la mémoire. Je crois maintenant qu’il est important de passer par le dépouillement même si cela nous expose à notre ignorance, ou, plutôt, précisément pour cette raison. La mémoire nous fournit les réponses avant que nous nous soyons correctement posé la question. Nous voyons un terme, le remplaçons par son équivalent fourni par la mémoire, et passons, tout guilleret, à la suite. Se poser correctement la question, c’est recueillir des indices dans le reste du texte, ces indices qui deviendront bien plus faciles à traduire par ce que nous aurons saisi le champ sémantique et le corpus auquel nous avons affaire, tout ça en nous demandant ce que peut bien signifier ce terme ésotérique qui était déjà dans la mémoire. Il y a un autre avantage à long terme à passer par le dépouillement. C’est grâce à l’expérience de cette ignorance que nous réussissons à mémoriser les traductions de manière durable. Pourquoi donc les mémoriser, puisse que notre mémoire dans l’ordinateur le fait déjà? N’est-il pas préférable de se libérer l’esprit? Je ne le crois pas. Mon expérience montre que le sentiment d’être « déjà passé par là » est essentiel pour mener à bien un projet de traduction, sans y laisser sa peau. Tant mieux si, pour vous, l’introduction ne laisse pas de séquelles mentales…

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