Who cares? Élimination du sujet éthique dans l’ « éthique du care » et autres ravages du féminisme dit radical dans la traduction française de Carol Gilligan

En 1982, une psychologue féministe lançait un grand débat sur « la différence entre les hommes et les femmes » qui, presque trente ans plus tard, semble se terminer dans la culture francophone – mais pas chez les anglophones. Tout se passe comme si, au pays de Simone de Beauvoir, il était plus urgent qu’ailleurs de faire taire cette voix discordante d’Outre-Atlantique qui menaçait de remettre au goût du jour un psychologisme et un essentialisme qu’on avait tant combattus. Il suffit de constater que l’ensemble non-homogène de théories différentialistes issues du trio Irigaray-Cixous-Kristeva ne méritent même pas une désignation en français… c’est du French Feminism, une « invention » anglo-américaine en France1. D’après Delphy, le French feminism serait

un courant intellectuel strictement anglo-américain; qui s’est servi des « Françaises », ce qui est une démarche impérialiste, pour des buts intérieurs: attaquer aussi bien les démarches militantes que les démarches intellectuelles constructivistes et matérialistes dans le féminisme de leur propre pays; (un) courant (qui) essaie en outre de redonner aux auteurs masculins un rôle éminent, et de brouiller la distinction entre le féminisme et l’anti-féminisme.

Le but du présent travail est compatible avec ce French feminism, en ce qu’il est écrit par un homme, porte tendancieusement sur la différence sexuelle et attaque les démarches intellectuelles constructivistes. Il s’en distingue parce qu’il démontrera que la traduction franco-française de Carol Gilligan est impérialiste, qu’elle véhicule des faux-sens et des contresens à peine imaginables hors de l’Hexagone, et qu’elle contribue à déposséder Gilligan de ses idées au profit d’une de ses critiques les plus virulentes, Joan Tronto, aux thèses plus proches de celles de ses traductrices et des intellectuelles qui « présentent » le texte au public français.

Le dilemme éthique et ses traductrices.
Dans In a Different Voice – Psychological Theory and Women’s Development2, la plupart des femmes et des jeunes filles interrogées sur des questions éthiques par Carol Gilligan déploient des trésors d’ingéniosité pour ne pas répondre directement à des questions simples, auxquelles les garçons et les hommes – en général – s’empressent de répondre. Heinz doit-il voler le médicament?3 Les femmes et les jeunes filles, ces bavardes, à la manière d’Amy, spéculent : « Il y a peut-être d’autres moyens de s’en sortir, sans avoir à voler le médicament : il pourrait emprunter de l’argent, par exemple. Mais il ne devrait vraiment pas voler et sa femme ne devrait pas mourir non plus. » Clairement, selon l’échelle de développement moral de Lawrence Kohlberg, collègue de Gilligan, Amy « doit » évoluer pour tenter de rattraper les garçons, qui eux voient « bien sûr » que la vie a préséance sur la propriété. L’ouvrage de Gilligan a pour but de faire entendre ces paroles (surtout) féminines et de proposer une autre échelle de développement éthique, celle de l’ethic of care, fondée sur « un mode de pensée plus contextuel et narratif que formel et abstrait ». Or, un problème narratif et contextuel majeur, une énorme difficulté de traduction allait vite apparaître : comment rendre le terme care en français, qui plus est, dans le contexte français? On ne peut passer par le plan « formel et abstrait », ouvrir le dictionnaire et trouver, avec son seul jugement, une forme d’équivalence en français. « Sollicitude », « altruisme », « soin », « attention », « interdépendance » sont tous insuffisants et rebutants. Ce problème, en soi, est un dilemme de care : comment s’adresser au public francophone, s’avancer dans ce contexte narratif, sans sacrifier le sens au profit de l’efficacité?

Stress et praxis.
Une fois rejetée l’éthique de la sollicitude – première équivalence proposée, en 1986, dans une traduction qui est passée inaperçue – trop sentimentaliste, ou alors médicale,4 on décide (22 ans plus tard!) de ne pas traduire : « Il arrive parfois que certains concepts formulés dans une langue ne trouvent pas de traduction adéquate dans une autre. On ne traduit pas le terme praxis, par exemple. Et personne ne trouve illégitime l’usage en français du terme stress »5. De fait, hors de leur bassin linguistique, le stress et la praxis ont vécu quelques mésaventures. La praxis est née sous la plume de Marx, dans ses Thèses sur Feuerbach6. Or, dans la traduction proposée par l’Archive Marxiste en Ligne, une ressource multilingue largement connue et reconnue, on traduit le terme praxis! Le mot « pratique », surtout s’il est accompagné de « pratique-critique », a cet avantage qu’il n’est pas trop abstrait, ce qui est cohérent avec l’objectif même de Marx en critiquant Feuerbach, l’idéaliste. Le fait que ce soit Lénine, l’idéologue, qui ait pris soin d’approfondir et de mettre de l’avant le terme praxis (les Thèses sont une publication posthume) laisse songeur… Quant aux mésaventures du terme stress, c’est une bien triste histoire. Le stress est une notion extrêmement englobante recouvrant toutes les formes de réactions biologiques à toute sortes de contraintes. Le créateur de cette notion, le chercheur Canadien Hans Selye, a tenu à différencier clairement ce que nous entendons généralement par stress et ce que lui a toujours voulu dire : le stress n’est pas (nécessairement) la détresse, comme son ouvrage Stress Without Distress (Stress sans détresse) l’explique au grand public.7 Si, pour un anglophone, il est possible de saisir cette notion ardue, de la voir se cristalliser dans son univers linguistique en se disant, par exemple, que « Selye stresses that stress does not always equate distress », le locuteur francophone peine à croire que Selye ait pu dire qu’un baiser passionné soit un stress.8 Pour la praxis comme pour le stress, il faut reconnaître que la néologie a eu tendance à obscurcir les intentions de l’auteur, à permettre une récupération malheureuse des concepts originaux. Les non-traductions n’ont rien arrangé.

La censure « universaliste »
Il a donc fallu 26 ans pour qu’on publie Une voix différente – Pour une éthique du care9, la traduction de l’ouvrage le plus lu, sans contredit, de la seconde vague féministe américaine. Sandra Laugier et Mélissa Paperman expliquent cette exception culturelle française en excusant « les féminismes français » d’y avoir vu une expression de « différentialisme » et d’« essentialisme ». Tous les « féminismes français », bien qu’« universalistes » (avec des guillemets dans le texte), n’allaient quand même pas accorder une tribune à des thèses moribondes sur l’éternel féminin alors qu’ils avaient bouté le French feminism hors de France. Il faut pourtant traduire : le peuple, qui dispose maintenant d’Internet, veut savoir. La « présentation » explique au lecteur ce qu’il est convenable de comprendre de ce mot mystérieux de quatre lettres. L’accusation d’essentialisme étant pratiquement imparable, on décide de la faire « tomber » : les lectrices qui pensent le féminisme comme il le faut devront « envisager le care comme une activité ». Dès lors, cet ouvrage de psychologie explorant longuement, en détails, les raisonnements et sentiments éthiques des femmes (en général, et de certains hommes), leurs indécisions, et non pas, surtout pas, leurs actes, devient admissible. Rappelons les paroles d’Amy : « Il y a peut-être d’autres moyens de s’en sortir … » est-ce une praxis féministe, ou une indécision féminine? En tous cas, c’est un stress.

Émanciper le texte par la traduction.
Bien que cette traduction n’ait rien de beau (c’est un calque, souvent laborieux, de l’anglais), nous allons voir qu’il s’inscrit dans la tradition des belles infidèles. Selon Lawrence Kohlberg, l’enfant doit apprendre à s’émanciper de l’égoïsme et, plus tard, du conformisme pour parvenir à formuler des jugements moraux basés sur des principes universels. Gilligan, par contre, veut montrer que le (pré)conformisme apparent des jeunes filles recèle une richesse insoupçonnée. Elle explique que les trois grandes étapes du développement moral, chez les filles qu’elle a interrogées, ne sont pas définies par un passage du pré-conformisme au post-conformisme, mais par une opposition entre l’amour-propre et l’amour d’autrui menant à une synthèse inédite, peu comprise dans nos sociétés patriarcales, qu’elle a ainsi donc appelée ethic of care. Les traductrices, immunisées contre le psychologisme et persuadées de la valeur déontologique (Kohlberguienne?) du souci d’autrui, sont incapables d’éviter le contresens10 :

A : The three moral perspectives (…) denote a sequence in the development of the ethic of care.

F :(Ces) trois perspectives (…) démontrent une progression du développement de l’éthique du bien-être d’autrui (ethic of care).

Pourquoi le mot « moral » a-t-il disparu lors de la traduction? Serait-ce parce que le premier stade (celui de l’amour-propre) ne doit pas être moral, parce que ce n’est pas bien d’être égoïste? Pour Gilligan, c’est un élément qui deviendra essentiel, indispensable pour la synthèse finale. Plus loin, les traductrices reconnaissent correctement le stade de la morale maternelle, basé sur le principe de la responsabilité envers autrui. Le moment de la crise, dans cette dialectique, vient évidemment quand le déséquilibre entre soi et autrui confine au sacrifice : c’est un dépassement de la sacro-sainte bonté féminine. Survient le stade de l’accomplissement :

A : The third perspective focuses on the dynamics of relationships and dissipates the tension between selfishness and responsibility through a new understanding of the interconnection between other and self.

F : La troisième perspective se centre sur la dynamique des rapports et dissipe la tension entre égoïsme et responsabilité grâce à une nouvelle compréhension entre l’autre et soi.

« Dynamiques relationnelles », ou « dynamiques des relations » auraient sans doute été préférables, mais là n’est pas le principal problème. Mais pourquoi, encore une fois, un mot aussi important que « interconnection » a-t-il sauté? Pourquoi le stade ultime du développement moral selon Gilligan est-il une compréhension nouvelle d’une réalité complexe, celle des relations reciproques entre soi et autrui, alors que le stade le plus avancé, pour ses traductrices, n’est qu’une compréhension entre l’autre (qui?) et soi? Pourquoi les traductrices veulent-elles faire dire à Gilligan que le but est « qu’on se comprenne », alors que l’essentiel n’est pas l’acte pacificateur autant que l’émancipation intérieure, la prise de conscience profonde, qui rend possible de tels actes – et bien plus? Peut-être parce que, pour elles, il n’y a rien à comprendre, puisque ce n’est que de la psychologie, et non du politique.

     

Il ne pouvait y avoir tant de fumée sémantique sans feu. La conclusion de Giligan est :

A : In this sequence, the fact of interconnection informs the central, recurring recognition that, just as the incidence of violence is in the end destructive to all, so the activity of care enhances both others and self.

Il faut apprécier la composition de cette phrase. « Incidence of violence » et « activity of care » se répondent; ce n’est pas la même chose que « being violent » and « providing care », qui formeraient une polarité stérile. Gilligan indique que la violence survient, faute de care, par manque d’attention, tandis que le care est délibéré. Il est question ici de l’inversion du cycle de la violence, sournoise et protéiforme, faite de multiples inattentions et manquements moraux et cognitifs, envers soi et les autres, par une activité mystérieuse, le care. Le tout est un phénomène dépassant le soi et l’autre, c’en est le dépassement.

Pour nos traductrices, le message de Gilligan tombe sous le sens, tant et si bien qu’elles peuvent nous simplifier cette prose ampoulée :

F : Reconnaître cette interdépendance signifie reconnaître qu’un acte de violence finit toujours par se retourner contre soi, tout comme on bénéficie du bien (care) fait à autrui.

Les traductrices interprètent la réalité des rapports humains exactement, presque mot pour mot, comme l’adolescent qui transite du stade pré-conventionnel au stade conventionnel de la morale de Kohlberg. Leur incapacité à lire Gilligan n’est pas linguistique mais psychologique : persuadées, comme les adolescents de Kohlberg (et tant d’adultes sous-développés), que bien et mal résultent d’un contrat social ou de quelque loi naturelle, elles ne parviennent pas à percevoir les principes qui sous-tendent cette harmonie qu’elles recherchent. La logique du bâton et de la carotte fonde leurs constructions sociales. C’est au nom de cette logique qu’elles choisissent d’amputer le texte en le traduisant, en définissant le care comme un « travail », une « activité ». Ou peut-être que les traductrices valident le concept de Gilligan : peut-être que c’est simplement qu’elles n’aiment pas Gilligan et « le différentialisme » et que c’est pour cela qu’elles y perçoivent de telles âneries – leurs propres compétences rationnelles n’étant pas directement en cause? Au diable la traduction juste, quand le cœur n’y est pas… Et après tout, pourquoi s’occuper, prendre soin, (care!) des spéculations dangereuses d’une intellectuelle américaine – la pente glissante – alors que les féministes matérialistes (la sphère privée des « féminismes français », cette grosse bulle) s’occupent (re-care) des vraies affaires – le rugueux du réel, des femmes et des hommes opprimés tout autour d’elles? Si cette hypothèse se vérifiait, nous aurions une preuve éclatante que, dans le cadre d’une éthique du care restreinte (à l’intelligentsia féministe française), elles ont « raison », tandis que, dans une optique déontologique, elles on « tort »… et que Gilligan a vu juste.

When your only tool is a hammer, everything looks like a nail.
Le marteau du travailleur frappe le clou des carences des plus pauvres, des plus vulnérables, et même des puissants (tandis que la faucille coupe ce qui est prêt à être enlevé). Il enfonce tout ce qui dépasse, avec du child care, health care, home care, etc. Une civilisation qui bureaucratise l’émotion morale devait fatalement transformer une interrogation radicale sur l’amour, l’attention à l’existence telle qu’elle se présente au cœur avant et pendant qu’on la juge et l’évalue, en une éthique qui fonctionne. On doit à Joan Tronto cette « nouvelle » ethic of care, souvent abrégée en care ethics, une vision néo-marxiste du monde comme étant bâtie avec le mortier du caregiving donné par les femmes, les immigrants, les laissés pour compte, et dont dépend le patriarcat, le colonialisme, la société de classe, etc.11 Cette vision, éminemment appropriée à l’Occident moderne, dont les véritables prolétaires sont Chinois, Indiens, Mexicains, Africains, a eu tant d’attrait pour les politiciens et les théoriciens du politique que l’on a, une fois de plus, renvoyé le « féminin », objet initial de cette ethic of care, au foyer, dans les pages vernies des journaux féminins et dans les univers parrallèles des Beautés désespérées. Les intellectuelles féministes constructivistes laissent les femmes dans l’illusion qu’elles existent – la catégorie-femme est une construction sociale ex nihilo, TOUT est une création sociale ex nihilo – pour mieux prendre soin (take care of!) d’elles et des autres opprimés. Le Papa-triarcat s’occupe de tout. Une enquête non-scientifique auprès de Martin Cohen, philosophe brittanique12, indique qu’un malaise fondamental demeure : tous ses carers, caregivers, sonnent faux. Il y a what we care about ou care for, what we don’t care about, mais, de là à en faire un métier, une identité, il y a un pas à ne pas franchir. Or, il se trouve que cette kyrielle de mots est relativement nouvelle dans l’histoire de la langue anglaise. Caretaker est né en 1858. Caregiver est apparu en 1974.13 Ces deux dates correspondent à deux vagues féministes : la néologie a servi à rendre visibles ces femmes dont l’identité était subordonnée à ceux et celles qui en avaient besoin. Il est intéressant de soulever, comme le dictionnaire étymologique le fait, que ces deux mots auraient dû être des antonymes, comme give et take le sont. Signe que le care est au-delà de tout ça, dirait Gilligan! Le care est quelque chose que l’on peut donner, mais que personne ne peut nous prendre. Il s’agit avant tout d’un état, pas d’une activité. Et cela, personne ne peut le prendre à Carol Gilligan et aux tenants de son éthique, aux femmes et aux hommes, de plus en plus nombreux, qui sentent qu’ils sont engagés dans cette nouvelle démarche morale.

Vacarme des néologismes et retour aux sources étymologiques
La source sémantique care ruiselle partout dans la société technocratique et s’insinue dans ses interstices, faisant croître une foule de néologismes autrefois improbables. En ancien anglais, caru (cearu) signifie tristesse, anxiété, douleur; la racine indo-européenne est *gar-, « crier, s’écrier ». Le sens d’« attention », de « protection », remonte au XVe siècle.14 Le sens moderne est donc issu d’un transfert, par empathie, de la personne qui souffre ou crie à celle qui accourt pour lui porter secours, comme par exemple une mère avec son bébé. Qu’en est-il de la justice, la concurrente du care? Ius vient du vieux latin ious, qu’on suppose venir des anciens cultes indo-européens, pour qui *yewes– voulais dire « formule magique » (au sens de potion, mélange). On retrouve là la grandiloquence – patriarcale – du concept, cette tendance à venir, de l’extérieur, apporter une solution magique. Et c’est bien ce qui frustre, dans cette éthique du care : pourquoi tant de pleurnicheries quand la solution magique est l’état, ses juges, ses politiques?

La voix et la différence
On connaît la prédilection des French feminists pour la différence. Le patriarcat, pour elles, est ce qui parvient à faire du duel (sexué) une unité (humaine, universaliste, dont la femme est l’ombre) et ainsi, du moins d’après la pire des anti-féministes françaises, Luce Irigaray15 à gommer le principe même d’altérité. Chez ces (« anti- »)féministes, tout ce qui est bon pour échapper au raisonnement est mis à contribution pour renvoyer les femmes à la sphère privée, aux chaudrons et à l’« élevage des enfants »16. La voix fait partie de cette catégorie. La voix de l’éthique du care n’est pas simplement celle qui répond à la voix de la raison, celle de l’éthique de la justice. Elle ne peut être transcrite sans qu’il y ait une perte, et c’est pourquoi Gilligan parle d’une voix différente. Sa différence radicale tient à ce qu’elle est incarnée, située, et qu’elle perd de son sens lorsqu’on en parle et que l’on tente de la résumer, tandis que l’éthique de la justice gagne à être formalisée, épurée, érigée au statut de commandement ou d’adage – c’est là qu’elle revêt son pouvoir « magique ». Voix n’est pas une métonymie pour message, pas seulement.

The insight that without voice there is no relationship and without relationship voice recedes into silence became the key to unlocking a paradigm that was falsely gendered, false in its representation of human nature and also human development. (…) Studies of women, of babies and mothers, and new studies of men led to a remapping of development as starting not from separation but from relationship.17

En approfondissant le care, Gilligan est revenue, sans s’en rendre compte, aux racines du mot, avant son transfert empathique, elle est revenue à un certain cri primal. Et c’est la raison pour laquelle la traduction du discours sur le care doit lui aussi inclure les termes qui, en français, résonnent de semblable manière.

Coupures et interdépendance
On l’a vu, même dans le monde anglo-saxon, il est tentant de ne retenir que la partie immergée de l’iceberg : les différents soignants, caregivers, caretakers, le child care, home care, etc. Ce processus d’abâtardissement du concept est prévisible. En espagnol, cuidado et cariño expriment les deux aspects du concept. Les occurrences de cuidado (soin, attention) sont fréquentes, mais c’est avec cariño que s’articulent les discours les plus fidèles à la pensée de l’auteure. Or, cariño ne provient pas de la même racine que care!18 Careo, la racine latine, dénote la privation,19 son ancêtre indo-européen, *(s)ker (ou peut-être *k̂es) signifie coupure.

quam huic erat miserum carere consuetudine amicorum, societate victus, sermone omnino familiari (…)

Qu’il était donc malheureux, de se voir privé du commerce de l’amitié, des charmes de la société, et des douceurs d’une familiarité honnête (…)

Cicéron. Livre IV- Tusculanes.20

Ce qui exprime aujourd’hui l’affection, en espagnol, provient du sentiment du manque, de carence. Cette dynamique n’est pas sans rappeler l’évolution de caru/cearu : à partir d’une souffrance originelle se bâtit un concept positif. La langue japonaise procède de manière semblable, mais sur le plan de l’histoire individuelle. L’équivalent reconnu de care, en japonais, est amae :21

Avant d’être un concept en psychologie, l’amae est un mot utilisé dans la vie quotidienne : « Faire amae » au Japon désigne un ensemble de comportements où l’individu se place sous la responsabilité d’une autre personne, s’abandonne dans la douceur des relations d’interdépendance. L’idéogramme utilisé pour amae (甘え ) est le même que celui d’amai (甘い ) qui signifie sucré : l’amae renvoie ainsi au monde de l’enfance et Takeo Doi explique le sentiment d’amae chez l’enfant comme le prolongement de la période où la mère et l’enfant étaient unifiés. L’amae exprimerait ainsi un refus de la séparation ou une nostalgie de cette période.

La séparation, la coupure, n’est pas dans l’inconscient linguistique, mais dans l’inconscient individuel, mais le concept, au final, est pratiquement interchangeable avec care.

Désentimentaliser le care? Non : resentimentaliser la langue française
Paperman propose, avec Tronto, de « Désentimentaliser le care »22. La culture française, comme on peut le vérifier dans les débats de son intelligentsia dans le Nouvel Obs, est un terrain âpre et rugueux circonscrit par de grandes étendues glissantes, dont les pentes glissantes de l’Autre culturel. Le goût pour l’anglicisme, dans cet empire déchu, procède d’une compulsion fétichiste-impérialiste de dominer le nouvel empire. Comprendre l’Amérique – ou le Québec – étant hors de sa portée, la culture française convertit en marchandises lexicales les idées venues d’Outre-Atlantique, pour mieux se les approprier, les outil-iser. Pour ensuite reprocher à cette même Amérique de désacraliser le monde en le soumettant à la logique marchande. Si nous demandons à n’importe quel français de traduire un « I don’t care » dans un film américain, il nous dira : « je m’en fiche » ou « je m’en fous ». Si nous lui demandons de dire l’inverse mais sans recourir à des formules pompeuses, indirectes et abstraites, faisant intervenir un jugement de réalité, comme « c’est important », « il est essentiel / fondamental / indispensable », il bredouillera quelque chose comme « ça me tient à cœur », avec un couac dans la voix. « Ça m’est cher » est vieilli. Ces choses ne se disent pas. Chaque chose à sa place, les femmes et les sentiments, à la maison, et les grandes idées et les grandes personnes (les grands hommes) dans la sphère publique. Cette culture interdit par décret Mein Kampf et se fascine pour le Marquis de Sade, et maintenant Onfray, Houellbecq, et toute une clique de pervers intelligents qui feraient peur à Adolf23. C’est dans cette culture patriarcale que les propos de Joan Tronto sur un care politisé, qui pourfend l’intellectuel phallique, le pater familias,

In fact, the model of the self-caring breadwinner is a deception: while working adults may not require the expert assistance of professional care givers, they may use a great deal of other people’s care services (that is, routine caring work) to keep their busy lives on keel. 24

s’insèrent, et toute allusion à la « féminité » est, objectivement, une pente glissante25. La solution, pour traduire Gilligan, on l’a vu, passe bien sûr par le respect et le care; un peu de probité peut aider le traducteur si certains passages posent probème (Gilligan est toujours vivante et elle a probablement le téléphone, pourquoi alors demander à Tronto son aide?); mais il faut quand même tenter une traduction efficace, située, de care. Nos explorations étymologiques ont fait apparaître des parallélismes étranges entre care, cariño et amae. Tout se passe comme s’il fallait aller chercher, dans chaque culture, une souffrance, un cri, un manque, un trop-plein d’émotion, qui est aussi un aveu d’interdépendance, dans l’histoire personnelle ou l’histoire collective, pour l’extraire du parler courant et le transmuter en principe éthique.

Faire du neuf avec du vieux

En français, l’éthique du care sera l’éthique du cœur. En contexte, pour éviter tout accusation d’impérialisme culturel et parce qu’il en existe quelques autres, des éthiques de ce genre, nous désignerons cette vision morale comme l’éthique du cœur de Carol Gilligan.26

À contre-courant des théories qui découlent du dogme de l’arbitraire du signe,27 nous irons puiser aux sources indoeuropéennes, là où coupure, *(s)ker, fait mal, fait crier, *gar-, et reviendrons au cœur, au centre, au ventre, aux tripes, *ghor. Le cœur qui a ses raisons, siège du « savoir intuitif » chez Marie de France, du « discernement » chez Sainte Marguerite, du « sentiment moral » dans la chanson de Roland (peut-on faire plus français et féminin à la fois?)28. Le cri du coeur, *gar- *ghor, le coeur déchiré (entre deux impératifs moraux), *(s)ker*ghor, le cri de la coupure du lien du ventre (lien ombilical) *(s)ker*ghor*gar- ne gravitent pas autour du même attracteur étrange par hasard.

Un cas semblable, reconnu depuis Benveniste, est celui de la constellation de sens autour des racines *ĝenu, *ĝenh, *ĝneh, *gwénha.29 Dans les langues indo-européennes, genou, mâchoire, connaître, copuler, engendrer et femme gravitent tous autour d’un autre attracteur étrange. Non, ce n’est pas que de la poésie, cette mystérieuse matrice qui unit l’agenouillement, l’engendrement, la connaissance, tant sexuelle que spirituelle, le « génie » féminin mais aussi le con – l’organe et celui qui ne connaît rien. Le langage est apparu par une série de métonymies somatotopiques, dirais-je, par une « stratégie de nomination inconsciente du corps, fondée tant sur une représentation somatotopique de celui-ci que sur des principes d’auto-référentialité et de transfert conceptuel »30. Si cette hypothèse et ses écholalies peuvent faire sourire l’orthodoxie constructiviste, la convention conventionnaliste, elle n’en demeure pas moins la seule théorie sur le langage qui ait un rapport avec la réalité – le corps parlant.

Within simulationist cognition theory, it has been proposed by Gallese (2005) that mirror neuron systems constitute the neural underpinnings of embodied simulation, and by Gallese & Lakoff (2005), that all conceptual knowledge is embodied, and hence that all cognitive operations are underpinned by sensory-motor representations.

One of the predictions made by the above naming hypothesis is that, given the physiological configuration of the human body, some bodily properties would appear cognitively more salient than others.31

Grâce à la découverte des neurones miroirs / empathiques, une véritable pierre de Rosette, la traduction peut, lorsque tout a été essayé, aller puiser dans ces universaux du langage, trouver ces « invariants sémiologiques », et réanimer le cœur du care.

Care bear. Remerciements à M. G.

pour m’avoir permis de découvrir la clé de l’énigme

Épilogue

Ainsi peut-on faire œuvre de résistance contre le patriarcat qui voudrait et couper le lien entre cœur et care. Je concluerai en mettant en scène le dialogue qui aurait dû avoir lieu entre Gilligan et une de ses traductrices. Voici ce qu’elles affirmaient il y a un an, l’une dans Qu’est ce que le care?32 et l’autre dans The Deepening Darkness: Patriarchy, Resistance, and Democracy’s Future33 :

(L’)association des femmes à la sensibilité et aux émotions fonctionne comme un cheval de Troie dans la discussion politique : faites entrer les sentiments et vous obtenez à coup sûr la relégation des femmes et de leurs revendications hors du champ politique.  

Si une politique du care n’est, selon Tronto, ni une politique de la pitié ni une politique compassionnelle, c’est que le care comme processus n’est pas centralement une histoire de sentiments, ni un travail de l’amour, mais un enchaînement complexe d’activités (…)

(R)eplacer systématiquement la dimension affective et les « sentiments » dans un ensemble de relations et de pratiques qui en fournissent la raison.

 

Remettre les sentiments à cette place, ce n’est pas en réduire l’importance, c’est
en comprendre les usages, ou si l’on préfère les significations.

(W)e have within ourselves, within our very nature, the capacities for voice and relationship that are the foundation for love and for  democratic societies. 

The long-standing divisions of mind from body, thought from emotion, and self from relationships enforce a kind of moral slavery in that they
erode a resistance grounded in the core self and cause us to lose touch with our experience.

(T)he severing of thought from emotion leaves the capacity for deductive reasoning intact (the ability to deduce thought from thought) but impairs our capacity to navigate the human social world, which depends
on an integration of thought and emotion.

(T)he old patriarchal values crept back in: « feminine” qualities were taken as
modifiers of « masculine” strengths – hence, « emotional intelligence, »
« relational self, » and most recently, « the feeling brain.”

 

(W)omen can play a crucial role in resisting the Love Laws of patriarchy by challenging the objectification of women, the idealization and denigration, and above all, the prohibitions on seeing and speaking that keep women from trusting or saying what they know through experience about men and love.

1Delphy, Christine. (1996) « L’invention du « French Feminism »: une démarche essentielle ». Nouvelles Questions Féministes.

2Gilligan, Carol. (1982). In a Different Voice – Psychological Theory and Women’s Development. Harvard University Press.

3Le dilemme maintenant célèbre met en scène Heinz, sa femme malade et un pharmacien qui dispose d’un médicament qui pourrait la guérir, mais qu’il vend trop cher.

4G, VI. Les références au texte de Gilligan et à sa traduction seront abrégées ainsi : G, numéro de la page.

5Paperman, Patricia, Molinier, Pascale et Laugier Sandra. (2009) Qu’est-ce que le care ? : Souci des autres, sensibilité, responsabilité. Payot. Paperman et Molinier sont celles qui « présentaient » la traduction, un an auparavant.

6« praxis », Trésor de la Langue Française Informatisé. En ligne : http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

7Selye, Hans. (1974) Stress Without Distress. Lippincott Williams & Wilkins.

8Selye, Hans. (1985) « The Nature of Stress ». Basal Facts. En ligne : http://www.eatingforlifebyellie.com/files/TheNatureofStressbyHansSelye.pdf

9Gilligan, Carol. (2008) Une voix différente – Pour une éthique du care. Présenté par Sandra Laugier et Patricia Paperman; trad.: Annick Kwiatek, Vanessa Nurock. Je nommerai « traductrices » l’ensemble des personnes qui ont participé à la rédaction de cet ouvrage.

10Les citations de cette section sont issues de G, 76-77, pour la version originale et G, 177-178, pour la version française.

11Voir, par exemple, Paperman, Patricia, Molinier, Pascale et Laugier Sandra. (2009) Qu’est-ce que le care ? : Souci des autres, sensibilité, responsabilité. Payot. Paperman et Molinier sont celles qui « présentaient » la traduction, un an auparavant.

12Et ami.

13sub verbis, Online Etymology Dictionary. En ligne : http://www.etymonline.com

14sub verbis, Online Etymology Dictionary. En ligne : http://www.etymonline.com

15Irigaray, Luce, (1977) Ce sexe qui n’en est pas un, Éditions de Minuit,

16Expression soixante-huitarde maintenant regrettée par les féministes matérialistes.

17Gilligan, Carol, Richards, David A. J. (2008) The Deepening Darkness: Patriarchy, Resistance, and Democracy’s Future Cambridge University Press.

18Sub verbis. Diccionario de la lengua española – Vigésima segunda edición. En ligne: http://buscon.rae.es/draeI/

19Les francophones n’ont gardé que carence.

20Cicéron (1871) Œuvres complètes. trad. M. Nisard. Tome quatrième. Paris – Firmin Didot. Cité dans le dictionnaire Gaffiot de la langue latine.

21Gaulène, Mathieu (2010) « Du care au concept japonais d’amae ». Nonfiction.fr – Le quotidien des livres et des idées. En ligne: http://www.nonfiction.fr/article-3460-p2-du_care_au_concept_japonais_damae.htm

22Paperman, Patricia, Molinier, Pascale et Laugier Sandra. (2009) Qu’est-ce que le care ? : Souci des autres, sensibilité, responsabilité. Payot. Paperman et Molinier sont celles qui « présentaient » la traduction, un an auparavant.

23Entrevue de Louis-Bernard Robitaille, correpondant à Paris depuis plus de trente ans, pour Rue Frontenac (Larochelle , Claudia « Ces impossibles Français — Robitaille décrypte avec humour et précision leur personnalité » 17 mars 2010. En ligne : http://ruefrontenac.com/spectacles/livres/19519-livre-louis-bernard-robitaille-impossibles-francais) :
C. L. – Vous écrivez que nulle part ailleurs, on ne trouve l’équivalent du Marquis de Sade. Le Québec n’a donc pas eu son « Saint Patron et Martyr » ?
L.-B. R. – Il n’y a qu’en France que pouvait apparaître un hurluberlu comme Sade : délinquant et un peu cinglé, persévérant dans les mauvaises habitudes, brillant styliste. La Roumanie a certes produit Dracula, mais celui-ci est un personnage de fiction.
C. L. – J’étais étonnée de lire que lorsque les féministes comme Benoîte Groulx, Florence Montreynaud ou Yvette Rady montent aux barricades et s’insurgent entre autres contre des publicités à saveur machiste, leurs voix trouvent si peu d’échos en France… L’anti-puritanisme a si fortement la cote auprès de la jeunesse féminine ?
L.-B. R. – Il est certain que les féministes puritaines à la mode américaine sont fort minoritaires en France. Et Florence Montreynaud est bien la seule dans son genre. Les Françaises peuvent être féministes, mais certainement pas sur le plan sexuel.

24Tronto, Joan. (2002 ) « The Value of Care – A Response to Can Working Families Ever Win?  » Boston Review En ligne : www.hulseboschadvies.nl/pdf/Tronto.pdf

25Je renvoie au phénomène décrit par la journaliste de Rue Frontenac : « J’étais étonnée de lire que lorsque les féministes comme Benoîte Groulx, Florence Montreynaud ou Yvette Rady montent aux barricades et s’insurgent entre autres contre des publicités à saveur machiste, leurs voix trouvent si peu d’échos en France… ». Est-ce vraiment du « puritanisme anglosaxon », que l’opposition au machisme?

26Rien n’empêche l’usage, en contexte, des termes concurrents, ni même la non-traduction, de temps à autres.

27Dogme qui agit comme une boîte de Pandore pour tous les constructivismes de l’orthodoxie.

28Sub verbis. Centre national de ressources textuelles et lexicales. En ligne : http://www.cnrtl.fr/etymologie/coeur

29Philps, Dennis. (2009) « Conceptual transfer and the emergence of the sign », CogniTextes, Vol. 2. En ligne: http://cognitextes.revues.org/180

30Ibid.

31Ibid.

32Paperman, Patricia, Molinier, Pascale et Laugier Sandra. (2009) Qu’est-ce que le care ? : Souci des autres, sensibilité, responsabilité. Payot. Paperman et Molinier sont celles qui « présentaient » la traduction, un an auparavant.

33Gilligan, Carol, Richards, David A. J. (2008) The Deepening Darkness: Patriarchy, Resistance, and Democracy’s Future Cambridge University Press.

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